À l’occasion de l’ouverture aux inscriptions de la formation de Martin Asker, nous revenons sur une étude majeure qu’il a mené et publié en 2022.
Un enjeu majeur pour la pratique
Le handball est l’un des sports collectifs les plus exigeants sur le plan biomécanique. Les jeunes athlètes, en pleine phase de croissance et de spécialisation sportive, sont particulièrement exposés aux blessures. Les données épidémiologiques indiquent que les taux de blessures varient de 8 à 40 pour 1000 heures de match, et que les articulations les plus touchées sont l’épaule et le genou. Ces pathologies, souvent liées à des contraintes répétitives ou à des instabilités, peuvent freiner la progression des jeunes talents et favoriser une carrière écourtée.
Pourtant, jusqu’à récemment, la prévention ciblée des blessures de l’épaule en handball restait peu étudiée. En revanche, des programmes de prévention du genou, comme le Knee Control suédois, avaient déjà montré leur efficacité dans le football. C’est dans ce contexte que Martin Asker et ses collègues ont publié en 2022 une étude majeure dans Sports Medicine – Open. Cet essai contrôlé randomisé en cluster est la première étude d’envergure à tester simultanément un programme de prévention des blessures de l’épaule et un programme de prévention du genou chez des handballeurs adolescents de haut niveau.
Un protocole robuste et adapté au terrain
Population et contexte
L’étude a inclus 709 joueurs et joueuses issus de 18 lycées sportifs suédois spécialisés en handball, âgés de 15 à 19 ans. Ces établissements constituent un vivier d’athlètes de haut niveau, encadrés par des entraîneurs professionnels et intégrés dans des programmes de formation haut niveau.
Conception de l’étude
Il s’agit d’un essai contrôlé randomisé en cluster, ce qui signifie que la randomisation a été réalisée au niveau des écoles, et non des joueurs individuellement, afin de limiter la contamination entre groupes. Les écoles ont été réparties en trois bras :
- Shoulder Control : programme de prévention ciblant l’épaule.
- Knee Control : programme de prévention ciblant le genou.
- Contrôle : poursuite de l’entraînement habituel sans intervention spécifique.
La durée de suivi a été de 12 mois, couvrant à la fois la pré-saison et la saison de compétition.
Intervention Shoulder Control
Ce programme comportait :
- 5 exercices principaux (renforcement de la coiffe, contrôle moteur du tronc et de la scapula, mobilité du tronc et de l’épaule), chacun décliné en 4 niveaux progressifs.
- Un protocole de lancer progressif durant l’intersaison, avec une augmentation graduelle de la vitesse et du nombre de lancers.
L’objectif était de cibler les facteurs de risque connus des blessures d’épaule : faiblesse pré-saison, déséquilibres rotateurs, déficit de contrôle scapulaire. (cliquez ici pour le programme détaillé)
Intervention Knee Control
Déjà validé dans d’autres sports, ce programme incluait :
- 6 exercices de base (squat unipodal, pont, squat bipodal, gainage, fente, technique de saut/atterrissage), avec 4 niveaux de difficulté.
- Travail sur le renforcement, le contrôle neuromusculaire et la qualité gestuelle.
Mise en œuvre
- Les joueurs devaient réaliser le programme 3 fois par semaine, soit en échauffement (10–15 minutes), soit en renforcement (hors saison).
- Les entraîneurs recevaient des ateliers de formation, ainsi que des supports papier et vidéo.
- La compliance a été suivie par des questionnaires hebdomadaires (application, SMS, e-mail)
Outils de suivi
Les blessures ont été enregistrées via le questionnaire OSTRC (Oslo Sports Trauma Research Center Overuse Injury Questionnaire), reconnu comme l’outil de référence pour les blessures de surmenage. Les critères de jugement incluaient :
- Incidence des blessures d’épaule et de genou.
- Blessures engendrant un arrêt (time-loss).
- Problèmes « substantiels » réduisant la performance ou le volume d’entraînement.
- Prévalence hebdomadaire des douleurs.
Une efficacité clinique démontrée
Population finale
Sur les 709 joueurs, environ 200 par groupe ont complété le suivi. Le taux de réponse hebdomadaire moyen aux questionnaires était de 68–71 %, ce qui assure une fiabilité correcte des données.
Résultats sur l’épaule
- 100 nouvelles blessures d’épaule ont été recensées.
- Le groupe Shoulder Control présentait un risque réduit de 56 % par rapport au contrôle (HRR 0,44, IC95 % 0,29–0,68).
- Le nombre de sujets à traiter (NNT) était de 9 joueurs pour éviter une blessure sur une saison.
- Les joueurs du groupe Shoulder Control rapportaient également moins de douleurs persistantes et moins d’arrêts liés à l’épaule.
Résultats sur le genou
- 156 nouvelles blessures de genou ont été recensées.
- Le groupe Knee Control avait un risque réduit de 31 % (HRR 0,69, IC95 % 0,49–0,97).
- Le NNT était de 13 joueurs pour éviter une blessure sur une saison.
- Les blessures entraînant un arrêt étaient également moins fréquentes.
Points remarquables
- L’efficacité était obtenue malgré une compliance imparfaite (1,3 à 1,6 séances/semaine au lieu des 3 prévues).
- Les effets positifs étaient cohérents sur les critères primaires et secondaires.
- Shoulder Control n’avait aucun effet sur les blessures du genou, et inversement, confirmant la nécessité de cibler spécifiquement chaque articulation.
Que retenir pour la pratique clinique ?
Preuve forte de l’efficacité
Cet essai est la première démonstration que des programmes spécifiques réduisent significativement les blessures d’épaule et de genou chez les jeunes handballeurs de haut niveau. Le design méthodologique solide (RCT clusterisé, large échantillon, suivi d’un an) confère une validité externe importante.
Intégration simple en pratique
- Durée courte : 10–15 minutes, facilement intégrables à l’échauffement.
- Accessibilité : pas de matériel complexe, exercices réalisables sur le terrain.
- Progressivité : niveaux adaptés du jeune joueur au sportif confirmé.
Application clinique directe
Pour les kinésithérapeutes et préparateurs :
- En prévention primaire, ces programmes peuvent être proposés systématiquement aux clubs et écoles de sport.
- En prévention secondaire, ils s’intègrent dans les protocoles de réathlétisation post-blessure.
- En suivi clinique, ils permettent de standardiser les conseils donnés aux patients sportifs.
Impacts pratiques
- Réduction du nombre de blessures → moins d’arrêts, meilleure progression sportive.
- Réduction de la douleur et de la gêne fonctionnelle → amélioration de la qualité de vie et de l’adhésion sportive.
- Diminution des récidives → optimisation du temps de jeu et de la performance.
Limites et perspectives
- Compliance incomplète, ce qui laisse supposer que l’efficacité réelle pourrait être encore plus élevée avec une meilleure adhésion.
- Étude limitée au handball élite adolescent → extrapolation à d’autres sports overhead ou à des niveaux amateurs doit être prudente.
- Prochain défi : combiner Shoulder Control et Knee Control dans un format condensé pour maximiser l’efficacité sans allonger l’échauffement.
Implications pour les cliniciens
En cabinet, l’intégration de ces exercices dans vos prescriptions offre plusieurs avantages :
- Protocoles validés scientifiquement, faciles à transmettre aux patients.
- Outils concrets pour accompagner les clubs locaux dans la mise en place de stratégies de prévention.
- Valorisation de votre expertise de clinicien formé aux données probantes.
Sur le terrain, vous pouvez :
- Former entraîneurs et joueurs à l’exécution correcte des exercices.
- Intégrer ces routines dans les échauffements collectifs.
- Utiliser les questionnaires comme outil de suivi de la charge et de l’apparition des symptômes.
Conclusion
L’étude d’Asker et al. (2022) constitue une avancée majeure dans la prévention des blessures en handball. Les programmes Shoulder Control et Knee Control réduisent respectivement de 56 % et 31 % les risques de blessure d’épaule et de genou chez les jeunes joueurs de haut niveau.
Ces résultats apportent une base scientifique solide aux cliniciens et préparateurs physiques pour promouvoir des interventions simples, peu coûteuses et efficaces. En intégrant ces programmes dans votre pratique quotidienne, vous contribuez directement à protéger la santé articulaire des jeunes athlètes et à prolonger leur carrière sportive.